La violette quantique, H2O-Q

Cette nouvelle était à la base un exercice dans un groupe d’étude. Elle est toujours « d’actualité ». J’espère que vous passerez un bon moment de distraction et non de littérature !
Illustration Luisa
Texte Jérôme

L’eau comme mémoire quantique

J’en suis venu à souhaiter que la brume ne se lève pas aujourd’hui. Le voile de pollution reste souvent des journées entières. Si le soleil ne se dégage pas, l’automate solaire n’aura pas assez de puissance pour monter cet aveugle jusque chez moi. Hier, je suis resté coincé au 33e étage. Je suis passé par une des nombreuses baies cassées pour aller prendre l’escalier jusqu’au 42e.

Pourquoi ai-je accepté ce rendez-vous ? Ce type est peut-être un mouchard. Peu de gens se cachent aussi haut que moi dans ces tours. Une dénonciation m’obligerait encore à rechercher une planque. Tous les ascenseurs sont détraqués ; il ne reste que ce monte-charge de façade comme moyen pour s’élever. J’ai coupé la cuve qui servait à arroser de pesticides les végétaux qui poussaient sur la tour pour en faire une nacelle.

Il ne reste que des racines séchées pour laisser filtrer la lumière. En m’approchant d’une des fenêtres sans vitrage, je devine l’étendue infinie de l’eau qui continue sa lente montée. Toutes les semaines, le milicien déplace les barbelés afin que personne n’approche cette eau salée et submergée de détritus. Au loin, dans le jour qui pointe, Venus, le paradis des nantis, persiste dans le ciel laiteux. Le soleil tente une percée. Je me dépêche pour libérer le frein de l’automate. Ma descente est rapide. Quelques herbes séchées me fouettent au passage. Tout en bas, sur le sol poussiéreux, j’aperçois deux personnes le visage à la renverse. Comme la dernière fois, nous n’échangeons pas un mot avec l’étranger qui l’accompagne. La mauvaise cicatrice au travers de ses cheveux en dit long sur ce qu’il a dû payer pour quitter son asservissement. Il m’aide à placer l’aveugle sur le fond de la cuve coupée. Je me décale pour laisser la lumière frapper la lentille du concentreur à photons. La lente ascension commence.

Pour soigner cet homme, je n’ai eu qu’à sortir les flacons les plus courants. Dans les décombres du laboratoire de mon grand-père, j’ai retrouvé et emporté sept flacons d’eau intactes. Par pure sentimentalité, j’ai aussi gardé un morceau de sa plaque de médecin. On n’y lit plus que « …véniste », le « Ben… » a disparu tout comme son titre honorifique d’immunologiste. Depuis, son travail sur la mémoire de l’eau n’est pas tombé entre de bonnes mains.

Comme lors de son dernier passage, je l’assoie en face de moi. Les poussières circulent lentement dans les raies de lumière qui illuminent son visage. Il se plaint toujours de cette seule lumière de feu qui brûle ses paupières et son cerveau.

– Je ne vois et ne ressens plus que ça depuis le vaccin que j’ai reçu, dit-il.

Peut-être son cerveau est-il touché car il me répète toujours cette phrase à chaque séance de soin. Pendant ce temps-là, j’installe les trois unités à la lumière que j’ai couplé pour gagner de la puissance. Plusieurs batteries jonchent le sol jaune et terreux. Je place un des cinq flacons contre une membrane de transduction. Je baisse l’émetteur pour qu’il soit à sa hauteur. En posant ma main sur son genou, je lui demande de se taire et de penser profondément à sa vie. Quelques secondes s’écoulent et un écran vibrant de lumière télépathique flotte dans la poussière de cette matinée. Ses pensées commencent à former des images qui me sont inconnues, à peines lisibles. C’est tout de même suffisant pour moi. Je lance la transduction en sachant que l’État ne pourra plus transformer ce nouveau message tant que son « programme» mental se déroulera. A mon tour, ma pensée fait naître un hologramme suspendu dans la pièce. Je pose un doigt sur le capteur et le programme commence à défiler. Je contrôle que les mémoires de l’eau contenue dans chaque tissu du corps de mon patient puissent recevoir ce message de soin qu’avait créé Jacques, mon grand-père. C’est un travail long. Il faut effacer le codage ADN que nous recevons de l’État par les vaccins et qui gère entièrement les informations de notre corps pour retrouver des niveaux de données plus profonds. La trace de ce qui est énergétiquement inscrit par ce vaccin date de si longtemps. Peu de temps après cette campagne de vaccination en masse contre les Covids de synthèse, un grand nombre de pathologies sont apparues. C’était l’arbre qui cachait la forêt : les nanoparticules contenues dans certaines doses faisaient partie d’une expérience de grande ampleur pour contrôler notre conscience. Lorsque la population a commencé à réaliser, les traitements vibratoires quantiques avaient disparu. L’homéopathie, elle, a été interdite par l’État depuis 2033. Seules de grosses unités à photons réservées aux nantis encodent leur ADN depuis un site placé sur Vénus. J’essaie de ne pas me déconcentrer, ce qui pourrait permettre au milicien de récupérer des informations télépathiques pendant le transfert de la transduction. Je travaille mieux les jours où il pleut. Même si chaque goutte d’eau qui tombe du ciel détient toujours la mémoire de la transduction étatique, l’acidité extrême de ces pluies brouille le signal télépathique. Les images de la pensée de cet intru se régularisent. Je vois que la transduction positive fonctionne. Ce nouveau ré-codage sera quasi définitif. Sa vision ne sera pas retrouvée mais je sais que la brûlure va s’estomper.

La sérénité s’associe à la lumière du soir. La tour projette sur l’eau de la mer une ombre douce, floue et violacée. Quelques ondulations de la houle renvoient des éclats orangés. L’appartement rentre en sommeil. Je ne m’oriente désormais qu’avec les voyants multicolores des batteries éparpillées sur le sol. Comme chaque soir avant de me remettre au travail, je scrute les ombres qui bougent de temps à autre une cinquantaine d’étage plus bas. Derrière la ligne ininterrompue des rouleaux de barbelés, la mer a encore gagné du terrain. C’est le glas qui sonne pour moi ; bientôt cette tour sera abattue comme tant d’autres avant elle. Je n’entendrai pas le grondement sourd du béton qui s’abat. Pas besoin d’avion pour les percuter comme au temps de mon grand-père, l’acide aura raison des piliers de fer et de béton. Dans les secteurs interdits rien ne prévient la faiblesse soudaine qui achèvera l’édifice.

C’est l’heure pour moi d’aller récupérer les deux flacons sur lesquels on peut lire ces mots écrits à la main : « Matrice M. Emoto». Masaru Emoto avait rencontré mon grand-père. Tous les deux participaient à la naissance du « Project of Love and Thanks to Water». Ils ont été les premiers à initier le monde sur la capacité de l’eau à stocker des informations de toutes sortes, et bien sûr, émotionnelles. Tout comme les recherches d’Einstein sur la fission atomique récupérées à des fins militaires, l’eau est devenue en quelques décennies, l’ultime pouvoir des États sur les populations. Comme pour le nucléaire qui n’a jamais réussi à être une énergie maîtrisée, la transduction de l’eau à des fins dictatoriales a subi une suite de dérapages incontrôlés. L’élite des dirigeants a abandonné la Terre pour s’installer sur Vénus, là où l’eau est restée intacte depuis la nuit des temps !

Je sors du placard à extincteurs une vieille échelle en fibre de carbone. Je tire manuellement la double porte qui donne sur le vide de la cage d’ascenseur. Le vent soulève mes cheveux longs et j’entends, 48 étages plus bas des voix humaines qui remontent, portées par le souffle chaud de la nuit. Je place l’échelle en équilibre sur une poutrelle graisseuse. Par sécurité, je passe à ma taille le câble électrique qui pend et qui disparaît dans le noir en dessous de moi. Les deux flacons sont cachés dans une boîte métallique logée dans le creux d’un énorme Ipn de la structure du bâtiment. Je suis à chaque fois rassuré de voir la mini led de la batterie qui montre que la protection séquentielle fonctionne toujours. Cela empêche la détection des flacons cachés par les sonars à eau de l’État. A l’image des requins, qui étaient capables de détecter une gouttelette de sang dans des mètres cubes d’eau de mer, ces sonars détectent toute trace d’eau dé-transductée à des kilomètres à la ronde. Je ramène délicatement la boîte à l’appartement. Je place un des deux flacons dans l’espace du scanner plasmatique d’une des trois unités à photons. J’ai remis en marche une vieille dalle holographique qui me sert de contrôle pour suivre la progression de l’analyse de l’eau de Jacques ou de son ami japonais. Les unités travaillent lentement vu le nombre de données à analyser. Il me faudrait une de ces unités quantiques qu’utilisent les miliciens pour scanner les tissus organiques des Indociles.

Le froid me réveille au milieu de la nuit. J’ai choisi de couper l’alimentation des fibres de mes vêtements chauffants pour garder le maximum de quanta d’énergie. Je n’en récupère correctement que les jours où l’optique de l’automate de façade reçoit suffisamment de lumière solaire. Cela fait des années que les autorités ont supprimées les réflecteurs spatiaux pour nous abandonner aux simples cycles solaires. Je m’approche du grand cercle de câbles qui relie les machines entre-elles. Alors que le travail continue, deux lignes rouges sont projetées dans l’espace laissant le reste du halo vert des écrans de calcul en arrière-plan. Elles indiquent une anomalie entre l’organisation de la structure de l’eau chez cet homme et sa capacité naturelle à retrouver sa formule initiale en milieu naturel. Je reste un long moment sceptique sans comprendre ce message qui me paraîtra plus tard si évident. Je me recouche déçu tout en comparant dans ma tête les données.

Ce n’est que la nuit suivante qui m’apportera la réponse. J’avais acheté à prix d’or au marché noir des programmes d’informations cérébrales destinés à augmenter la rapidité de réflexion du cerveau. Ces programmes contenaient aussi des informations de sciences physiques. Même si elles dataient un peu, elles devraient pourtant me permettre de résoudre ce problème. Je tire à moi le casque qu’un ami m’a bricolé. Il est constitué d’émetteurs de vieux smartphones soudés entre eux. L’émission importante de micro-ondes augmente la température du cerveau et augmente ainsi son acuité. C’est rapidement très toxique mais je ne le garde que quelques secondes. Malgré ma concentration maximum, rien ne vient.

Je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé. Je sursaute, à moitié terrorisé par mon rêve. J’ai l’impression que mes vêtements sont à nouveaux connectés tellement la température de mon corps est augmentée. J’ai été suffisamment connecté à la Source pour faire un lien fondamental. Je me redresse et très peu de temps après, le halo de mon intuition se matérialise dans l’espace. L’énergie de concentration est telle que le halo de mes pensées arrive à éclairer légèrement la pièce. Il ne faudrait pas que cette lumière trahisse ma présence mais le rideau de végétation sèche de la façade me protège des caméras volantes nocturnes. Un nom apparaît : René Quinton. Je ne comprends pas immédiatement. Cet homme est mort à la préhistoire de la science ; 1925 ! Lentement, les choses se précisent dans ma pensée. Quinton avait lui aussi été un précurseur en comparant la nature du plasma sanguin avec l’eau de mer. Je bondis vers le carré tactile de l’unité à photons qui me sert de scanner. Me pose ma main tremblante et moite sur la surface froide. Tout se fige… l’analyse de mes pensées qui voyagent dans l’eau de mon corps sont en cours de transfert. La rapidité est bonne car ma peau moite accélère ce passage. Quelques secondes suffisent pour m’afficher l’évidence. C’est si simple que j’en rougis de honte. L’eau de mer s’organise grâce aux nutrinos de la vibration céleste et seule la combinaison avec les minéraux et cette information quantique galactique est capable de réorganiser l’eau originelle. Impossible de me recoucher. Mon corps tout entier est électrique. Je tremble de tous mes membres et un froid inconnu semble me prendre par l’intérieur. Quelle heure est-il ?… 4h04. Il me reste 2h13 avant le lever du soleil… Un peu plus grâce à la présence de la brume. Malgré l’urgence, j’arrive à rassembler l’essentiel. Je prends un flacon de verre. Dans ce qui me sert de salle de bain et aussi de cuisine, j’arrache à l’isolation qui pend du plafond, un film d’aluminium. J’entoure soigneusement le flacon. Juste un coup d’œil pour voir que la batterie que je prends est correctement chargée. Mon pistolet plasmatique soude les deux fils au papier d’aluminium. Le flacon étant parfaitement sec, je coupe la batterie pour l’instant. Dans mon sac à dos, je fourre une couverture et une pince coupante. Je prends aussi la paire de lunettes que j’avais récupéré sur un milicien qui n’avait été assez rapide pour s’éloigner de la chute d’une tour. Il leur manque une branche. Je soulève une mèche pour que le scotch qui part du bord d’un verre, colle mieux à ma peau. Elles permettent de détecter toute forme vivante composée de plus de 99,4% d’eau. J’enfile donc des sous-vêtements absorbants et par-dessus des vêtements à fibres serrées. Avec les lunettes sur le nez, je m’observe dans le reflet d’une baie. Rien de visible. Je finis par le cou que j’entoure de scotch, faute de mieux.

Le frein manuel de l’automate me permet de gérer la descente et atténuer le bruit des courroies en mouvement lorsque le moteur est en prise. Je protège mon visage des herbes qui me fouettent, ce n’est pas le moment de perdre une goutte de sang qui serait immédiatement détectée. Lorsque l’automate touche le sol, j’attends un long moment pour m’assurer que tout est calme. C’est une chance que la mer soit à quelques centaines de mètres mais le revers de la médaille est la présence des miliciens pour surveiller son abord. Personne n’a le droit de voler de l’eau pour la dessaler. Il faut acheter de l’eau de l’État qui est soigneusement transductée pour mieux nous gérer. Maladie ou santé… la décision est prise dans des sphères inaccessibles de l’État profond. Aucune révolution possible, la conscience des populations est totalement anesthésiée. Sur ma droite, au pied de la tour, des visages passifs sont éclairés par un feu de fortune fait de plaques de plastique qui tombent du revêtement de la tour. Un peu plus loin sont déjà stockés les bidons d’acide qui serviront à mettre à terre ma piteuse et haute demeure.

En m’éloignant, j’entends l’un d’eux lancer derrière moi :

– Salut Clarence !

Je souri dans mon for intérieur : Clarence signifie « qui vit au bord de la rivière»…

J’aurais de meilleures chances d’atteindre la mer à l’endroit où les blocs de béton et les détritus d’une tour effondrée empêchent les barbelés d’être en contact avec le sol. Pour moi c’est une chance que la maladie ait encore réduit les effectifs de la milice. Les vénusiens laissent lentement la Terre à l’abandon.

Mes lunettes m’aident énormément. Grâce aux verres aqua-polarisants, la lueur que créée la mer maintenant toute proche me permet de voir par éclairage indirect chaque poutre ou bloc de béton. J’installe la couverture contre les barbelés. Je profite d’une plaque en pente pour glisser sous les petits X coupants des fils. Malgré la couverture, je mesure chaque geste pour ne pas déchirer ce qui me sert de seconde peau. Vingt mètres plus loin, la mer est là. Elle n’en porte plus que le nom. Il n’y a plus de vagues sur le rivage à cause de la densité de la couche de détritus. Une odeur âcre s’en dégage.

Deux questions m’affolent. Vais-je arriver à atteindre l’eau parmi tous ces détritus. L’eau sera-t-elle suffisamment propre vibratoirement pour que je puisse la mettre en comparaison avec les flacons d’Emoto ? Toutes ces pensées risquent de m’égarer dans ma mission. Je dois rester sec ; pas une goutte d’eau de mer, même sur mes chaussures. Je détache le papier d’aluminium et libère le flacon. Je trouve très facilement un bout de profil plastique pour placer le flacon. Je m’y reprends à plusieurs fois lentement pour capturer une eau acceptable sans trop de détritus. Il est hors de question de paniquer ; si ma peau venait à suer, je serais repérable une fois éloigné du « rivage ». Je n’exige pas la perfection. J’ai profité d’un semblant d’onde sur le magma de détritus pour remplir le flacon. Le temps presse. J’essuie du mieux que je peux avant de remettre l’aluminium autour. Je branche la batterie et fixe immédiatement un bout de scotch sur le voyant flash qui clignote. Au même instant une ogive éclate sur un bloc de béton projetant du gel alentour. Au travers de mes lunettes je vois le dessin du gel qui ressemble à un feu d’artifice figé. Je suis repéré et l’on essaie de me marquer au gel. Même si je ne vois pas le milicien qui m’a tiré dessus, je devine que l’homme est proche de la couverture. Comme un idiot, j’aurais dû l’enlever. Je n’ai pas le choix, je m’éloigne du bord de l’eau et cours parmi les détritus. J’ai un avantage sur lui, moins d’obstacle entrave mon chemin mais j’ai aussi moins de chance de trouver un relief adapté pour repasser sous le barbelé. Je tente ma chance entre deux blocs de bétons. A la sortie de cette porte improvisée, l’homme est debout, campé devant moi. Par simple réflexe stupide et dans l’espace réduit des blocs, je pars à reculons. Il m’a attrapé par les vêtements. Je tire si fort qu’il est obligé de me retenir en glissant son corps entre les deux blocs. Soudain, de la lumière jaillie accompagnée d’un bruit différent que fait l’ogive en s’écrasant. Tout vacille un instant. Ce n’est pas du gel que j’ai reçu mais du sang dont la constitution aqueuse devient lumineuse avec mes lunettes. Un peu au-dessus de moi de la lumière coule comme de la lave en s’échappant de la tête du milicien ouverte par une barre métallique.

J’ai à peine le temps de comprendre que quatre hommes cagoulés me tirent violemment par les pieds. Je commence par me défendre mais ils n’ont aucune arme et je comprends que ce sont eux qui ont agressé le milicien. Ils m’entraînent dans leur course. Le plus frêle d’entre-eux m’a enlevé mes lunettes et son regard semble inquiet. Un nombre important de faisceaux laser nous entoure et des balles commencent à siffler. Malgré les détritus qui jonchent le sol, notre fuite est rapide. Avant l’angle de la première tour, une balle atteint l’homme qui protégeait mes arrières. Sa chute sur mes talons me fait perdre l’équilibre. J’agrippe le sac qui contient le flacon en espérant que tout cela n’aura pas été vain. Je ne pourrais pas même entendre le bruit du verre cassé avec le sifflement des balles. Il y a déjà moins de laser et nous allons atteindre la deuxième tour. Soudain, j’ai comme l’impression d’un claquage musculaire en haut de la cuisse. Pas une douleur violente mais la sensation d’une brûlure qui augmente. Je comprends lorsqu’une autre chaleur plus douce descend le long de ma jambe. La douleur s’intensifie mais nous sommes entrés dans la tour par une porte coupe-feu en tôle qui ne peut être ouverte de l’extérieur. Je m’allonge par terre et l’homme frêle me fait un garrot avec son foulard coloré. Je viens de comprendre. D’une main je soulève la cagoule. Les boucles rousses d’Ana retombe sur son visage angélique et inquiet.

– Aloïs nous a prévenu immédiatement mais nous ne savions pas bien ce que tu entreprenais. Il faut maintenant fuir de ce quartier et trouver quelqu’un qui te soignera.

– Ana, lui dis-je avec la plus grande tendresse, je dois d’abord comparer les flacons… je t’expliquerai. C’est crucial !

Je sors le papier d’aluminium. Par miracle le flacon n’est pas cassé mais c’est la batterie qui est écrasée et déverse un gel gluant. Le garrot à l’air de faire son office ; je perds moins de sang. Nous longeons des gaines souterraines avec de l’eau au-dessus du genou. Je reconnais la couleur électrique des plastiques et du béton coloré de « ma » tour. Nous n’avons pas d’autre possibilité que d’emprunter les escaliers métalliques dont certaines marches sont absentes. Je suis épuisé en arrivant au 48e, je n’aurais pas pu faire cet effort sans aide. Mes sauveurs s’occupent de récupérer les flacons cachés dans la cage d’escalier. Tous mes gestes sont difficiles et la tête me tourne. Je place chaque flacon dans son scanner et lance l’unité principale. Je profite du temps de calcul nécessaire pour expliquer à Ana ce que je suppose à propos de la ré-information de l’eau originelle. L’énergie quantique qui parcours le vide de la matière est capable d’organiser et plus même, d’informer l’eau pour qu’elle véhicule le message désiré comme elle le fait pour les GANs. C’est le rôle divin du cosmos sur notre planète. Notre mer, nous devrions dire notre mère, reçoit une information quantique qui parcours l’univers à des vitesses supérieures à la lumière. Chaque molécule reçoit ce codage qui reconstruit en quelque sorte l’information initiale. Mon grand-père, Jacques Benveniste et certainement le japonais Masaru Emoto s’en doutaient sans savoir quelle source matricielle avait ce pouvoir.

Ana me dit calmement :

– Tu insinues que le laboratoire dévasté de ton grand-père serait à l’origine de la troisième guerre mondiale ?

– Certainement. Beaucoup de chercheurs travaillaient depuis longtemps sur les pouvoirs de l’eau. Souviens-toi, au début du siècle, le professeur de Strasbourg…, Paul Henri…

– Marc Henry ! Oui, tu m’en as déjà parlé… et ?

– Il a été assassiné en 2023 lors de la troisième vague des Covids de synthèse, alors qu’il travaillait sur l’information quantique de l’eau. Son laboratoire a lui aussi été dévasté.

A côté de nous le calcul des données s’est soudain arrêté. Une suite d’équations que je suis le seul à comprendre s’affiche. Je suis épuisé même si la joie me redonne un peu d’énergie. Je sens que je ne pourrais réaliser l’impossible mais il faut trouver un générateur quantique pour reproduire artificiellement cet ordre sublime que donne les nutrinos venus du plus profond de l’univers.

J’ai en même temps conscience que mon expérience de laboratoire ne pourra tout au plus que sauver et soigner une poignée de personne. Comment générer un signal si puissant qu’il puisse réorganiser chaque molécule d’eau contenue dans le corps des hommes de notre planète ? Un signal comme celui qui réorganise la pluie, les rivières, les océans ?…

Est-ce déjà trop tard, je sens mes forces m’abandonner lentement et Ana, qui soutient ma tête, pleure de colère et d’impatience. Elle parle précipitamment et articule avec difficulté :

– Qu… qu’il po… pose sa main sur ce capteur.

On me manipule. Je montre le bouton qui permet de démarrer le scanner. Les équations défilent en sens inverse et un homme que je crois reconnaître charge un de mes précieux programmes. Mes yeux se brouillent et je perds Ana pour la seconde fois. Je lève une main pour sentir ses boucles douces glisser entre mes doigts, puis… le néant.

En ouvrant les yeux, je sais que je ne suis pas au paradis ; c’est encore trop crade ici ! Je penche la tête sur le côté. Tout le plafond en plâtre est effrité. La lumière vient d’une verrière ancienne où quelques verres tiennent encore. Des oiseaux ont crotté sur de vieux livres abandonnés. L’espace ressemble à une cure thermale désaffectée. Pas un seul appareil dans la pièce à part le bracelet à plasma qui maintien mon métabolisme. Je sombre à nouveau dans ce vide indescriptible et si doux. A mon réveil, Ana est là comme dans un songe. Elle tient un verre de jus verdâtre et dans l’autre une coupelle avec de fines et délicates petites pousses d’un vert lumineux.

– C’est le « toast » le plus brillant de l’univers mais tu ne seras pas le premier à le boire.

Elle a ce sourire radieux qui me fait tant craquer.

– Grâce à toi des milliers de gens possèdent déjà une eau originelle dans chacune de leurs cellules.

Elle m’aide à me redresser et je bois une gorgée de ce jus clair dont le goût est proche du concombre. Elle m’emmène dans une pièce immense et gorgée de lumière. A même le sol, dans des barquettes de toute sorte se trouvent des milliers de petites pousses vertes. Voyant mon incrédulité totale, elle commence son explication.

– Tu vas peut-être sauver notre planète !

Elle marque un temps pour profiter de ma réaction.

– Grâce à tes équations quantiques, nous avons transducté une minuscule plante de la famille des violettes : viola odorata. En quelques jours cette plante dite « de l’Amour », produit des graines qui elles-mêmes donnent naissance à de nouvelles pousses. Les millions de molécules d’eau qui la constitue sont correctement informées et transmettent cette information matricielle à l’eau de nos organismes. Il suffit de la consommer en jus ou directement pour que l’onde de reconstruction parcours les corps. Ce processus est valable pour chaque plante mais cette petite fleur a l’avantage de se reproduire très vite. A l’heure où je te parle nous avons déjà donné des centaines de plantes à qui veut bien venir les chercher pour les reproduire. Cette initiative est en train de se propager à très grande vitesse. Je peux imaginer qu’elle a déjà gagné d’autres pays.

Elle s’est soudain arrêtée et me regarde profondément. Est-ce le jus que je viens d’avaler ou plutôt son regard amoureux qui fait parcourir une onde de douceur dans tout mon corps ? Alors qu’elle me prend amoureusement dans ses bras, une larme coule sur ma joue lorsque j’imagine ma tour en train de s’effondrer alors que toute cette immense façade végétale aurait pu accueillir la viola odorata.



Laisser un commentaire